Le Baron

Le Baron préside aux tombes et aux cimetières. C’est une divinité orgueilleuse et avide, dont la gueule affamée n’est jamais rassasiée. Son pouvoir augmente au cœur de l’hiver, quand la vie est la plus rude. La nuit de Beltaine, il joint ses forces au Roi de l’hiver pour préserver son empire. Cependant, quand le roi défaille, le Baron le trahit pour prendre sa place.

N.B. Le personnage du Baron est une création originale de l’association Les Feux de Beltaine. Les nombreuses références bibliographiques renvoient aux inspirations — en grande majorité celtes — qui ont nourri l’écriture du personnage ; celui-ci n’est pas pour autant un dieu celte authentique. Ce qui suit n’a pas de prétention scientifique et demeure une écriture contemporaine.

Histoire du Baron

À sa naissance, le Baron est proche de Sylvain. Ils partagent des cultes communs et distribuent richesses et nourriture en abondance. Aux premières trois nuits de Samain, la Reine de mai faiblit pour la première fois. Le Cornu entre en léthargie et la Reine est sans roi.

Le Baron ambitionne cette place, cependant, Sylvain l’enjoint à prendre patience jusqu’à Beltaine. À Beltaine, le Cornu réveillé retrouve son épouse. Le Baron demande à Sylvain ce qu’il avait à attendre, celui-ci lui répond : « le roi légitime ». Humilié, le Baron se retire et pleure sous la terre. Il y reste tout l’été. Quand vient l’automne, ses larmes amères remontent à la surface. L’if s’en imprègne et en tire son poison. Apparaissent aussi les premières drogues et l’alcool triste.

Au nouveau Samain, le Baron reparaît empoignant le Mell benniget. Il en frappe la Reine de mai qui succombe peu après. Touchée par la déesse, l’arme s’emplit de vie et gagne le pouvoir de relever les morts. Les dieux jugent le Baron pour son crime. Ils l’enchaînent aux portes des Enfers et le condamnent, en chien, à en garder l’entrée avec les chiens. Là, il n’a pas à différencier les coupables des innocents.

Furieux et affamé, le Baron se fond dans l’Enfer dont il devient la gueule épouvantable. Plus l’hiver est rude, plus il engloutit de vies coupables comme innocentes. Dans ses moments de lucidité, il s’adresse aux malheureux qui passent à sa portée et en fait ses disciples, les premiers Sinistres. À l’approche du mois de mars, le printemps approchant, le Baron s’apaise et prend le temps de penser.

Dans son sommeil, il s’échappe en rêve et va chercher de l’aide. Sous les traits d’un lévrier à oreilles rouges, il entreprend de convaincre Mara, la mère des cauchemars, d’intercéder auprès du Roi de l’hiver pour le libérer un échange d’une armée. À Beltaine, sentant son terme approcher, le Roi de l’hiver se décide à détacher le Baron moyennant son allégeance. Grâce au Mell benniget, il ressuscite des fantômes et joint ses disciples aux armées du Roi.

Quand celui-ci trébuche, le Baron le trahit, convoitant sa place. Mais le Roi de l’hiver mort, le couple du Cornu et de la Reine de mai recouvre son pouvoir. Le Baron, « roi illégitime », retourne pleurer sous terre. Depuis ces temps anciens, le cycle se répète. À l’issue des trois nuits de Samain, le Baron tue la Reine de mai par orgueil et par rage. Encore aujourd’hui, les dieux le renchaînent aux portes des Enfers et le Baron n’est le roi que des cimetières.

Attributs

Apparence du Baron

Le Baron est un dieu constamment jaloux du trône qu’il n’a pas. À ses yeux, son titre même est une injure. Endeuillée mais vaniteuse, sa toilette est de soie, de velours ou de laine brodée. Elle est complétée par des fourrures, de plumes ou de bijoux dignes des princes en leurs tombeaux. L’été, on voit le Baron en manteau étoilé 1 ou auréolé d’une roue foudroyante 2. Ce sont là des insignes royaux qu’il perd toujours à Samain. Le meurtre de la Reine de mai révèle du Baron ses attributs les plus cruels. Son visage se déforme en gueule de molosse aux crocs démesurés 3.

À son cou, il arbore les têtes des défunts tombés à la guerre, car celles-ci renfermeraient les énergie vitale 4 dont il tire sa puissance.

Le Mell Benniget

Bien qu’à l’instar des autres dieux, le Baron soit un guerrier accompli, ce n’est pas par la force brute qu’il brille, mais bel et bien par la ruse. Au combat, son principal atout est le Mell benniget 5, l’arme de vie et de mort qu’il déroba jadis à trois frères 6. Elle adopte le plus souvent la forme d’un maillet ou d’un gourdin, d’où son nom de « maillet béni ». Il arrive cependant que l’arme soit une hache 7, une faux 8, un pique 9 ou même une pelle. Quelle que soit son apparence, elle dispose d’un côté dur qui prend la vie, opposé à un côté doux qui la rend. Lorsque le Baron ne l’a pas en main, il la cache dans un arbre creux ou dans le sein de l’une de ses chapelles 10.

Le chaudron et ses alcools

Le Baron a hérité de son passé glorieux un chaudron inépuisable 11. Celui-ci contient l’infini néant des vies possibles, un passage par lequel s’engouffrent les morts mais dont il est également possible de faire émerger la vie. L’été, c’est dans ce chaudron que tombent ses larmes qui se brassent en alcools. Le premier est la bière rouge de la souveraineté, liqueur de l’orgueil des rois 12. Le deuxième est la bière du tonneau d’if 13, qui tue quiconque en boit. Le troisième est l’alcool triste.

Les animaux totem

La première fois qu’il est allé sous terre, le Baron a rencontré les serpents. Beaucoup d’entre eux étaient des âmes désincarnées 14 ; dépourvues de chaleurs vitales, elles trouvèrent du réconfort auprès du dieu. Dorénavant, ils l’accompagnent toujours. Quand l’un d’eux s’enroule autour du Mell benniget 15, c’est qu’il est prêt à se réincarner dans un corps décédé. Le Baron est escorté de meutes de chiens 16 qui gardent avec lui les portes des Enfers. Ensemble, ils guident les âmes d’un monde à un autre.

Revêtant la peau de l’animal, le Baron apparaît parfois sous les traits d’un lévrier blanc aux oreilles rouges 17, ou bien d’un chien à deux têtes synonyme de mort 18. Au cœur de l’hiver, lorsque le Baron devient indissociable du seuil où il est enchaîné, il devient la Gueule d’Enfer 19, un visage de molosse monstrueux. Le Baron est aussi associé aux charognards, principalement aux corvidés mais aussi aux vautours et aux rapaces en général 20, et beaucoup plus rarement aux fauves 21. En dépeçant les cadavres, les oiseaux, anges macabres, en absorbent la vie qu’il rapportent au Baron.

Le culte du Baron

Le dieu faste

Le Baron est principalement honoré en tant que gardien des cimetières et divinité psychopompe, assurant un passage de la vie à la mort. Morbide, il fait preuve d’une paradoxale générosité envers ses fidèles, les Sinistres, qui le considèrent comme leur père 22. Parmi ses bienfaits sont les sentiments très forts qui naissent de ses drogues, de ses alcools 23 et de son spleen. La tristesse, dans ce qu’elle a parfois de plus grandiose, rapproche du Baron. Le Baron soigne également le deuil et le regret.

Les masques et photographies mortuaires sont ses œuvres au travers desquelles, grâce au Mell benniget, il fixe les souvenirs des défunts. Par cette même arme, il offre un repos prompt et paisible aux enfants, aux suicidés 24 et à tous ceux qui partent avant l’heure. L’été, quand la vie bouillonne parfois trop fort pour l’Homme, le Baron isole, étourdit ou berce aux coins d’ombre.

Il protège aussi les marcheurs des serpents dont il a la garde. Aux moissons, le Baron retrouve le chaudron de générosité qu’il partageait avec Sylvain. Le grain et le bois en quantité sont autant de choses défuntes que le Baron nous offre pour l’hiver.

Le dieu néfaste

Après le meurtre de Samain, le Baron est enchaîné aux portes des Enfers où se rassemblent alors ses disciples. La plupart l’honorent sobrement et repartent rapidement. Il arrive cependant que des sectes fanatiques lui dédient des sacrifices sanglants. Ceux-ci consistent en l’érection d’effigies d’osier où les victimes — des serpents, du bétail, des singes, voire des hommes — sont immolées par le feu 25. Au cours de certaines fêtes, un sacrifié est noyé dans un chaudron de vie 26. Les Sinistres les plus résolus récupèrent également les têtes de leurs ennemis morts. Ils les conservent avec de l’huile de cade, ou bien font des crânes des coupes auxquelles ils prêtent des vertus curatives 27.

Sanctuaire du Baron

En règle générale, le Baron n’a pas de temple dédié. Ses autels sont intimes ou partagés avec ceux des ancêtres. Pour leurs obscurs rituels, les Sinistres les plus fanatiques érigent cependant des temples au Baron 28. Ceux-ci s’établissent à l’écart des villes, souvent dans des marais ou des landes. Bien délimités par des fossés, ils arborent des portiques 29 et des trophées macabres arborant des crânes et autres têtes décapitées. Tous les ans, un bœuf entier est égorgé et précipité dans un caveau de bois. Celui-ci n’est rouvert qu’une fois la bête entièrement décomposée 30. Les cœurs des sanctuaires sont des cloîtres bordés de victimes momifiées qui se dessèchent et s’effondrent au fil des saisons 31. En leurs centres se développent des bois sacrés. Les Sinistres y entretiennent notamment des ifs 32, arbres empoisonnés toujours verts dans le bois desquels ils sculptent des récipients qui donnent la mort.

Annotations

1 STERCKX (Claude), « Le Père souverain », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

2 Idem.

3 BASCHET (Jérôme), Les justices de l’au-delà. Les représentations de l’enfer en France et en Italie (XIIe – XVe siècle), École française de Rome, Rome, 1993.

4 Sculpture du guerrier d’Entremont.

5 LOTH (Joseph), « Le fameux mell beniguet », Annales de Bretagne, Tome 19, 1903.

6 BERGIN (Osborn), « How the Dagda got his magic staff », Medieval studies in memory of Gertrude Schoepperle Loomis, Columbia University Press, Paris, 1927.

7 Sculpture de Sucellos de l’arrondissement de Grünwinkel, à Karlsruhe en Allemagne.

8 Sculpture de l’Ankou de la Roche-Maurice, en France.

9 URVOY (Jean), L’Ankou fleuri, estampe, 1960.

10 STERCKX (Claude), « La Chasse aux têtes et les deux âmes des hommes », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

11 STERCKX (Claude), « Le Père souverain », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

12 MEYER (Kuno), Baile in scáil, dans Zeitschrift für Celtische Philologie, 1901.

13 STERCKX (Claude), « Le Père souverain », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

14 Idem.

15 Sculpture de Sucellos à Saint-Thomas-de-Couloures en France.

16 Statuette du dieu aux maillets multiples de Vienne, en France.

17 STERCKX (Claude), « Le vol des vaches cosmiques », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009 : « […] blanches avec des oreilles rouges, ce qui est la marque traditionnelle du bétail de l’autre monde ».

18 Quatrième plaque extérieure du Chaudron de Gunderstrup.

19 Sculpture de la Gueule d’Orcus au Jardin de Bomarzzo en Italie.

20 BRUNAUX (Jean-Louis), « L’exposition du cadavre », Les Religions gauloises, CNRS Éditions, Paris, 2016.

21 Anse de l’œnochoé de Dürrnberg, en Autriche.

22 CÉSAR (Jules), La Guerre des Gaules, livre VI, − 53 : « Les Gaulois se vantent de descendre de Dis Pater. »

23 VOLUER (Philippe), Le Grand Livre de la bière en Alsace, Place Stanislas, 2008, p. 23.

24 STERCKX (Claude), « La Chasse aux têtes et les deux âmes des hommes », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

25 STRABON, Géographie,

23. 26 Deuxième plaque intérieure du Chaudron de Gunderstrup.

27 STERCKX (Claude), « La Chasse aux têtes et les deux âmes des hommes », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009.

28 BRUNAUX (Jean-Louis), « Un modèle exemplaire : le sanctuaire de Gournay-sur-Aronde », Les Religions gauloises, CNRS Éditions, Paris, 2016.

29 Portique du sanctuaire de la Roquepertuse, France.

30 BRUNAUX (Jean-Louis), « Un modèle exemplaire : le sanctuaire de Gournay-sur-Aronde », Les Religions gauloises, CNRS Éditions, Paris, 2016.

31 BRUNAUX (Jean-Louis), « Un trophée monumental à Ribemont-sur-Ancre », Les Religions gauloises, CNRS Éditions, Paris, 2016.

32 STERCKX (Claude), « Le Père souverain », Les Mythologies du monde celte, Marabout, Espagne, 2009

Bibliographie

BASCHET (Jérôme), Les justices de l’au-delà. Les représentations de l’enfer en France et en Italie (XIIe – XVe siècle), École française de Rome, Rome, 1993.

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DEYTS (Simone), Images des dieux de la Gaule, Errance, Paris, 1992.

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PERSIGOUT (Jean-Paul), Dictionnaire de mythologie celte, Éditions du Rocher, Monaco, 1985, p. 280.